Du haut de ses 18 ans, avec son large sourire, sa solide carrure et son ton enjôleur, Kaba Aboubacar Sidiki ne laisse rien paraître des épreuves qu’il a traversées… et pourtant :

« Je suis de nationalité guinéenne, mais j’ai quitté mon pays et ma famille en raison d’une situation compliquée : mon père avait plusieurs femmes, il me laissait à l’abandon et me maltraitait, je n’allais plus à l’école. J’ai décidé, avec mon grand frère qui avait à l’époque 19 ans, de partir car notre avenir était sombre.

On a pris nos affaires, tracé la route et somme arrivé au Mali, ensuite au Burkina, et enfin au Niger, dans une ville très connue des migrants : Agadez. Là, les rebelles nous ont braqués, torturés, et nous ont pris tout ce qu’on avait. On avait plus d’argent pour continuer notre chemin. On a alors fait demi-tour jusqu’en Algérie parce que là-bas au moins, les droits de l’homme sont un peu respectés. On y a travaillé quelques mois, et une fois qu’on est parvenu à mettre de côté une petite somme, on est retourné à Agadez. On a payé les passeurs 10 millions de francs guinéens, soit 1000 €.

À partir de ce moment, de nombreux calvaires ont ponctué notre route. Je n’avais encore jamais connu ça. Quand on a payé les passeurs, ils nous ont promis d’aller tranquillement, sans problème jusqu’en Europe. Le jour de notre départ pour la Libye, ils nous font rentrer à 30 dans un petit pick-up. On était vraiment serrés, coincés. On est passé par le désert où l’on est resté 3-4 jours. J’y ai vu beaucoup de personnes mourir. On n’avait plus rien, ni à manger, ni à boire.

« notre dignité, on l’avait laissée de côté »

Arrivés en Libye, on a du négocier, sans argent, notre passage à la frontière : on a laissé les gardes nous torturer et nous déshabiller pour leur prouver qu’on avait rien. Après avoir travaillé dans la guerre pour récolter un peu d’argent, on a trouvé un autre passeur qui, à cause du trop peu d’argent que nous avions, nous a mis dans un convoi non-protégé. Les rebelles nous ont attrapés et mis en prison ; c’était à Ben Walid. Les conditions y étaient très dures : on était à 500 dans une grande salle, sans toilettes, avec un seul repas par jour. Pour sortir, il fallait payer. On y est resté deux semaines, très maigres, à être frappé et torturé, à dormir dans le pipi et le caca. Notre dignité, on l’avait laissée de côté, simplement parce qu’on ne pouvait pas payer. Ils ont fini par nous laisser sortir pour faire entrer de nouvelles personnes à notre place.

On a alors négocié avec un passeur pour qu’il nous conduise jusqu’à Tripoli où l’on pourrait travailler pour le rembourser. Le voyage entre les villes libyennes est très dangereux car il y 4 clans qui s’affrontent, les différentes populations ne se comprennent pas. Pour aller du nord au centre du pays, il faut vraiment se cacher : on était avec 150 personnes dans un camion, cachés dans des tôles et des briques. Arrivées là-bas, beaucoup de personnes sont mortes.  

Dans la capitale, on vivait dans un foyer et on allait chaque jour trouver du travail à la journée. Quand on a eu une petite somme, on a pris la route pour Sabratha, une ville au bord de la mer afin de la traverser. À quelques kilomètres de là, les rebelles sont venus et ont tiré sur nos camions : il y a eu au moins 15 morts et 20 blessés. Un de mes amis a été touché en plein cœur. Les passeurs voulant continuer, ils nous ont forcés à jeter les corps sans vie sur le sable.

Aboubacar se livre sans détour.

On est arrivé à Sabratha dans un « foyer », où on n’avait pas le droit de sortir de la journée. On est resté comme ça pendant longtemps et un jour, ils nous ont fait monter dans les zodiacs : après quelques kilomètres, la marine libyenne nous a arrêtés et ramenés directement en prison, sans aucun jugement préalable. C’était en fait de faux policiers, des gens de la cité qui profitent de l’arrivée des migrants pour se faire de l’argent. Comme moi et mon frère, on n’avait pas d’argent, ils nous ont vendus comme esclaves à un patron. On a dû travailler contre notre volonté dans des champs. Ils nous exploitaient et nous frappaient comme les esclavagistes de l’Antiquité. Au bout de quelques temps, on a réussi à s’enfuir et retrouver un peu d’argent en travaillant à la journée. Mais très vite, on s’est à nouveau fait attraper : c’était la vraie police cette fois, ils nous ont envoyés une nuit en prison.

On a finalement rencontré un imam à qui l’on a expliqué notre situation : il nous a donné un petit peu de sous pour pouvoir manger, et on est allé retrouver le passeur pour négocier notre départ. On a pris la route jusqu’à la mer, c’était vers le 3 juin 2016. On était à 120 dans le zodiac, et il s’est percé. On a dû s’organiser pour ne pas faire naufrage. À quelques kilomètres des côtes européennes, l’hélicoptère européen nous a repéré, et nous a guidé jusque là où il pouvait nous sauver, dans les eaux internationales. On est arrivé en Italie, ils nous ont donné des habits et de quoi manger et j’ai compris que pour moi la misère, la souffrance, c’était fini : on était sauvé.

Arrivés en Sardaigne, on a été divisé par âge et par situation. Avec mon frère, comme moi j’avais 16 ans et que lui était majeur, on a été séparés pour la première fois. Il m’a dit « on se voit bientôt », et on ne s’est plus jamais revu. Comme j’étais tout seul désormais, j’ai décidé de partir en France, et au fur et à mesure des rencontres, je suis arrivé ici, à Lille, où je vis depuis fin 2016. »

Aboubacar, aujourd’hui :

–          Il est parti de Guinée en 2015 et est arrivé en Europe en 2016.

–          Il a été reconnu comme mineur en France à 17 ans et demi.

–          A 18 ans, il s’est scolarisé et a passé un BEP de peinture.

–          Il n’a pas abandonné l’idée de retrouver son frère car c’est grâce à lui qu’il en est là.